Stratégie ou exécution : le diagnostic de l’OCDE sur l’administration numérique en 2026

L’OCDE a publié en juin 2026 la première édition de ses Perspectives de l’administration numérique, un rapport qui évalue 36 pays membres et 8 pays candidats à l’adhésion à partir de l’indice de l’administration numérique 2025 et de l’indice OURdata sur l’ouverture des données publiques.

Le constat central tient en une phrase : les administrations ont construit de solides fondations numériques depuis le dernier état des lieux de 2023, mais peinent encore à les transformer en un système qui fonctionne réellement au quotidien, et en impact mesurable pour les citoyens et les entreprises.

Le Maroc ne figure pas dans le périmètre de cette étude, réservée aux pays de l’OCDE et à ses candidats à l’adhésion. Mais les constats qu’elle dresse sur l’écart entre stratégie et exécution parlent à toute administration engagée dans une trajectoire de transformation numérique, y compris au Maroc et sur le reste du continent africain.

Des fondations solides, mais un système encore trop cloisonné

Les briques de base sont désormais largement en place dans les pays de l’OCDE : plateformes de partage de données, identité numérique, portails uniques, infrastructures infonuagiques. Le problème n’est plus leur existence, mais leur usage réel. En moyenne, seules 63 % des institutions publiques centrales partagent effectivement leurs données avec d’autres administrations via leur système national d’interopérabilité. Plus d’un tiers des institutions continuent donc de fonctionner en silo, alors même que l’infrastructure pour l’éviter existe déjà.

La confiance des citoyens suit la même logique de fondations fragiles : selon l’enquête de l’OCDE sur la confiance dans les institutions publiques, seuls 52 % des citoyens de 30 pays membres estiment que leurs administrations utilisent leurs données personnelles à des fins légitimes. Le rapport est clair sur ce point : les progrès de l’administration numérique ne dépendent pas seulement de la technologie déployée, mais tout autant d’une gouvernance solide et de garanties crédibles pour les usagers.

systèmes d'interopérabilité des données couvrant l'ensemble de l'administration
Source : OCDE (2026), Perspectives de l'administration numérique 2026 : Des fondations à un impact transformateur, Éditions OCDE, Paris, p. 63.

Investir davantage, mais surtout apprendre à mesurer

Les pays de l’OCDE financent et planifient mieux leurs projets numériques qu’il y a deux ans. La plupart évaluent désormais un projet avant de le lancer et lui allouent un budget dédié. Ce qui manque encore, c’est le réflexe de vérifier après coup si le projet a produit les effets attendus : un seul pays sur quatre évalue systématiquement les résultats de ses projets numériques menés à terme. Sans cette boucle de retour, les administrations répètent les mêmes erreurs et peinent à démontrer que l’argent public est bien employé.

Le même écart se retrouve sur les compétences. Six pays membres de l’OCDE seulement disposent d’une stratégie dédiée pour renforcer les compétences numériques de leurs agents publics.

À l’inverse, l’attractivité du secteur public pour les talents numériques progresse nettement : le score moyen des initiatives de recrutement est passé de 58 % en 2023 à 75 % en 2025, preuve qu’un problème identifié peut se corriger vite quand il devient une priorité affichée.

Initiatives visant à attirer les talents numériques dans le secteur public
Source : OCDE (2026), Perspectives de l'administration numérique 2026 : Des fondations à un impact transformateur, Éditions OCDE, Paris, p. 104.

L'IA gagne du terrain, la gouvernance doit suivre le rythme

L’intelligence artificielle est désormais utilisée dans au moins un domaine d’activité par 35 des 36 pays membres de l’OCDE, et par la moitié des pays candidats à l’adhésion. Le rapport parle d’un tournant : les administrations passent de la phase d’expérimentation à une intégration plus opérationnelle. Mais l’encadrement peine à suivre le même rythme que le déploiement. Seuls 28 % des pays évaluent systématiquement les effets de l’utilisation de l’IA, et l’aide à la passation de marchés publics liés à l’IA n’existe que dans un peu plus de la moitié des pays membres. Sans ces garde-fous, il devient difficile de distinguer les projets pilotes prometteurs des solutions réellement prêtes à être déployées à grande échelle.

usage de l'IA dans l'administration publique
Source : OCDE (2026), Perspectives de l'administration numérique 2026 : Des fondations à un impact transformateur, Éditions OCDE, Paris, p. 124.

Des services encore trop réactifs, pas assez proactifs

Les administrations investissent depuis plusieurs années dans des normes de service et l’implication des usagers, avec des résultats réels. Mais seuls 28 % des pays évaluent systématiquement les contraintes que leurs services imposent aux usagers eux-mêmes, ce qui limite la capacité à repérer les points de friction les plus concrets.

Le rapport souligne un potentiel largement sous-exploité : mieux interconnecter les données entre administrations éviterait aux citoyens de fournir plusieurs fois la même information, et ouvrirait la voie à des services proactifs, capables d’anticiper un besoin avant même qu’il soit exprimé.

Le principe du « once-only » (Dites-le-nous une fois) est largement reconnu, mais n'est pas encore appliqué de manière routinière.
Source : OCDE (2026), Perspectives de l'administration numérique 2026 : Des fondations à un impact transformateur, Éditions OCDE, Paris, p. 183.

Le message de l’OCDE ne porte pas sur un manque d’ambition. Les stratégies existent, les infrastructures sont déployées, l’intelligence artificielle s’installe. Ce qui reste à construire, c’est la capacité des institutions à faire fonctionner ces briques comme un système cohérent, à mesurer ce qu’elles produisent réellement, et à ancrer ces réformes dans les pratiques quotidiennes plutôt que dans des projets isolés. Un enseignement qui dépasse largement le périmètre des 36 pays étudiés, et qui résonne directement avec les priorités des administrations marocaines et africaines engagées dans leur propre trajectoire de transformation numérique.