Identité numérique en Afrique : au-delà de la carte, la question de l’usage

L’identifiant national ne garantit pas, à lui seul, l’accès à un droit ou à un service. C’est l’un des constats du dernier rapport de la Banque mondiale sur l’identification dans le monde, publié  en juin 2026. L’Afrique subsaharienne y concentre la moitié du déficit mondial d’identité légale.

Mais certains pays, dont le Bénin, montrent qu’une identification bien articulée à l’état civil peut transformer l’accès aux services publics. La Côte d’Ivoire illustre une autre étape : celle où les administrations commencent à se parler entre elles.

Les chiffres clés du rapport ID4D Global Dataset 2025

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Taux de possession d'un identifiant par région, 2017-2025 Source : ID4D Global Dataset 2025, Banque mondiale

À l’échelle mondiale, le nombre de personnes sans preuve d’identité légale a reculé à 800 millions en 2025, contre 850 millions en 2021 et un milliard en 2017. Cette amélioration doit beaucoup à l’Asie du Sud, portée par les progrès de l’Inde, du Bangladesh et du Népal.

L’Afrique subsaharienne suit une trajectoire plus lente. La région concentre à elle seule la moitié du déficit mondial, avec plus de 400 millions de personnes sans identité légale. Pour les enfants spécifiquement, le taux d’enregistrement des naissances stagne autour de 41% en Afrique de l’Est et centrale, selon les données de l’UNICEF citées par le rapport.

Le chiffre le plus révélateur concerne les enfants : sur les 800 millions de personnes sans identité légale dans le monde, 450 millions sont des enfants dont la naissance n’a jamais été déclarée. Le problème commence donc bien avant la carte biométrique, à la source même de l’état civil.

Sur le strict plan du numérique, la sélection est encore plus étroite. En 2024, seuls quatre pays d’Afrique subsaharienne disposaient d’un système d’identité numérique opérationnel reconnu par leur gouvernement : le Bénin, le Cap-Vert, Maurice et l’Ouganda.

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Vue d'ensemble des chiffres mondiaux sur l'identification, 2025 Source : ID4D Global Dataset 2025, Banque mondiale

Posséder un identifiant numérique ne suffit pas à s'en servir

Le rapport souligne un décalage entre le taux de possession d’un identifiant numérique et son taux d’usage réel. Au Vietnam par exemple, plus de 70% des adultes détiennent un identifiant numérique, mais moins de 20% d’entre eux l’ont déjà utilisé. En Turquie, le taux de possession atteint 80%, mais seule la moitié de la population en a déjà fait usage.

Taux de possession et d'usage de l'identité numérique par genre, par pays Source : ID4D Global Dataset 2025, Banque mondiale
Taux de possession et d'usage de l'identité numérique par genre, par pays Source : ID4D Global Dataset 2025, Banque mondiale

Les auteurs pointent un second risque : les systèmes d’identité numérique s’appuient généralement sur les identités physiques déjà enregistrées. Si l’état civil traditionnel comporte des lacunes, notamment à cause de naissances jamais déclarées, le numérique risque de ne bénéficier qu’aux personnes déjà identifiées sur papier, laissant de côté celles qui en avaient le plus besoin.

Toutefois, certains cas ont démontré qu’il est possible de répondre à ce double constat. Ce sont des illustrations de ce qui se passe quand un pays relie réellement état civil et identification, plutôt que de superposer l’un à l’autre sans les connecter.

Le cas du Bénin : la carte qui ouvre des droits

Parmi les quatre pays subsahariens cités par le rapport comme disposant d’un système d’identité numérique opérationnel, le Bénin est le seul à apparaître également dans les données de résultats du projet WURI (Identification unique pour l’intégration régionale et l’inclusion en Afrique de l’Ouest), un programme régional porté par la Banque mondiale.

Sa carte d’identification unique, baptisée « C’est Moi », a déjà bénéficié à plus de 7,7 millions de personnes, et plus de 6,1 millions de certificats ont été délivrés gratuitement. Le dispositif est directement relié au Registre Social Unique, ce qui permet de faire le lien entre l’identification d’une personne et son accès à des programmes de protection sociale.

Interrogé par la Banque mondiale, Aristide Adjinacou, directeur général de l’Agence Nationale d’Identification des Personnes (ANIP), explique que l’enjeu dépasse la simple délivrance d’un document : il s’agit de permettre à chacun d’ouvrir un compte bancaire, de posséder un téléphone mobile en son nom propre, ou d’accéder plus largement aux services socio-économiques.

L’identifiant n’est donc, ici, pas une fin en soi. Il est « branché » sur des services que les citoyens utilisent réellement.

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Source : compte Facebook WURI-Bénin

Le cas de la Côte d’Ivoire : quand les administrations communiquent entre elles

La Côte d’Ivoire ne figure pas parmi les quatre pays cités par le rapport ID4D comme disposant d’un système d’identité numérique opérationnel. Son dispositif actuel, le Numéro National d’Identification (NNI), relève d’une autre étape : celle de l’identification biométrique fondamentale, préalable indispensable à l’identité numérique au sens défini par le rapport.

Le projet WURI Côte d’Ivoire a officiellement clôturé ses activités en juin 2026, après huit années de mise en œuvre. Le bilan, présenté par le coordonnateur du projet, Diakalidia Konaté, fait état de plus de 25 millions de personnes enrôlées à la Couverture Maladie Universelle et de plus de 13,5 millions de cartes distribuées.

Le résultat le plus parlant ne tient pas à ces volumes, mais plutot à l’interopérabilité technique installée entre trois caisses jusque-là cloisonnées : la Caisse Nationale d’Assurance Maladie, la Caisse Générale des Retraités et Agents de l’État, et la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale. Grâce à un numéro de sécurité national unique, un retraité, qu’il vienne du secteur public ou privé, peut désormais être authentifié instantanément pour prouver qu’il est toujours en vie et percevoir ses droits, sans démarche supplémentaire.

Ce que montre la Côte d’Ivoire, ce n’est donc pas l’aboutissement d’une identité numérique au sens strict, mais l’étape qui la précède et la conditionne : des administrations qui acceptent de connecter leurs bases de données entre elles.

Le Bénin et la Côte d’Ivoire n’ont pas résolu le même problème. Le premier a connecté un identifiant à des services que les citoyens utilisent directement. Le second a connecté des administrations entre elles pour qu’un droit se déclenche sans que personne n’ait à le réclamer. Dans les deux cas, le point de départ n’était pas la carte ou le numéro, mais ce qu’ils permettaient de faire une fois en place.

C’est là que se joue la différence entre un projet d’identification qui reste sur le papier et un projet qui change quelque chose au quotidien des administrés.